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Actualité!
Le 08 février 2008
Pauline Gravel , Le Devoir.com
Cervelle d'oiseau?
Les animaux les plus
intelligents sont omnivores, grégaires et innovateurs
Une cervelle d'oiseau
n'est pas synonyme de grande intelligence, dit-on. Des
recherches récentes nous démontrent toutefois le contraire.
Certaines espèces de corneilles et de corbeaux déploient des
trésors d'ingéniosité pour dénicher un morceau de chair à
se mettre sous le bec. Bien sûr, les animaux ne maîtrisent pas
le langage comme les humains et n'ont pas une conscience de soi
aussi claire, mais nombre d'entre eux font preuve d'une
intelligence étonnante. Le biologiste Louis Lefebvre, de
l'université McGill, a cherché pendant près de dix ans à découvrir
ce qui distinguait les espèces les plus intelligentes des
autres. Hier, il a révélé au grand public venu l'écouter au
Coeur des sciences de l'UQAM que différents traits, par exemple
le fait d'être omnivore et de réussir à s'adapter à un
nouvel environnement, sont étroitement associés à un
volumineux cortex et à une plus grande intelligence.
Louis Lefebvre a développé
une méthode d'évaluation de l'intelligence des oiseaux qui a
ensuite été reprise par d'autres éthologues, dont les
primatologues. Cette méthode, qui consiste à dénombrer toutes
les observations faisant état d'un comportement innovateur ou
de l'utilisation d'un outil, vise à déterminer un indice
d'innovation qui servira ensuite à comparer toutes les espèces
aviaires entre elles. «Recueillir les preuves d'innovation et
de l'utilisation d'outils par les hommes préhistoriques a
notamment servi aux anthropologues à retracer les grandes avancées
humaines», a rappelé Louis Lefebvre pour justifier ses critères
d'évaluation. De plus, la corrélation qui est vite apparue
entre la taille du cerveau -- ou, plus précisément, le cortex
chez les primates et son équivalent chez les oiseaux, le
pallium -- et les indices d'innovation et d'utilisation d'outils
a conforté le chercheur.
Pour relever ses 2300 cas d'innovation et d'utilisation d'outils
parmi 808 espèces d'oiseaux du monde entier, l'équipe de Louis
Lefebvre n'a pas volé jusqu'aux quatre coins de la planète.
Elle s'est plutôt posée dans la bibliothèque de McGill, où
elle a épluché toute la littérature scientifique relatant des
observations extraordinaires.
Dans cette analyse, le groupe des corneilles et des corbeaux est
arrivé en tête puisqu'il présentait le taux d'innovation le
plus élevé, la plus grande fréquence d'utilisation d'outils
et la plus grosse partie du cerveau qui correspond au cortex, a
indiqué le chercheur. En queue de peloton figuraient les
faisans, les cailles, les émeus et les autruches.
Dans la nature, le corbeau de la Nouvelle-Calédonie se sert des
feuilles rigides du pandanus pour fabriquer une baguette dotée
d'un manche plat et épais qu'il place dans son bec et d'un bout
pointu qu'il introduit dans les crevasses pour y dénicher des
insectes, a donné le conférencier en guise d'exemple. «Il
recourbe aussi une extrémité du pédoncule de la feuille pour
en faire un crochet. Il existe même un film très célèbre
dans lequel on voit une femelle de ce corbeau, retenue en
captivité dans un laboratoire britannique, qui fabrique un
crochet à partir d'une tige de métal et qui s'en sert pour
aller retirer un morceau de nourriture enfoui au creux d'un
tube.»
«Ce comportement est préprogrammé dans l'espèce, car même
les bébés ont recours à une telle stratégie sans jamais
avoir vu leurs parents le faire», a-t-il précisé. En ce sens,
cette utilisation d'un outil n'est pas une innovation, que le
chercheur définit comme «un comportement surprenant que les
ornithologues ou les primatologues n'avaient jamais observé au
sein de l'espèce».
Par contre, une corneille d'Israël a été vue alors qu'elle «utilisait
un bout de pain pour faire de la pêche au leurre. Cette
corneille dépose des bouts de pain à la surface de l'eau.
Quand les poissons qui répondent à l'appât se présentent à
des endroits qui lui sont inaccessibles, elle pousse le bout de
pain dans un coin où elle pourra attraper sa proie. Il s'agit là
d'une forme d'utilisation de l'outil qui, en plus, est
innovatrice parce que ce comportement n'avait jamais été
observé précédemment chez une corneille».
Cette faculté qu'ont les chimpanzés d'utiliser une brindille
pour aller recueillir des termites au creux d'une termitière
est aussi un comportement préprogrammé. Par contre, le cas de
ce mâle qui a utilisé les poubelles présentes dans le camp de
Jane Goodall pour faire du bruit dans le but d'apeurer ses congénères,
ce qui lui a permis de devenir l'individu dominant de son
groupe, est plutôt une innovation, a poursuivi Louis Lefebvre.
Parmi les primates, ce sont les chimpanzés qui coiffent tous
les autres singes. Les ouistitis, eux, arrivent bons derniers.
«Pour ces différentes espèces appartenant à deux groupes
d'animaux très distincts de primates et d'oiseaux, le même
principe semble gouverner l'évolution de l'intelligence, la même
relation entre l'intelligence qui permet d'innover et d'utiliser
des outils et la taille du cortex ou de son équivalent, le
pallium», a souligné le chercheur.
Moins de mortalité
Une autre caractéristique qui s'est avérée clairement reliée
à la taille du cerveau et à l'intelligence est la mortalité.
Les oiseaux ayant les plus gros cerveaux ont en moyenne un taux
de mortalité plus faible que les autres, a résumé le
scientifique. «On savait que la mortalité est très souvent
associée à la taille de l'animal. L'éléphant vit très
longtemps comparativement à la souris. Un corbeau vit beaucoup
plus longtemps qu'une petite mésange. Mais une fois qu'on a éliminé
tous ces effets sur la mortalité, par exemple le poids du
corps, il reste le rôle de la taille du cerveau. Plus vous avez
un gros cerveau, plus vous arrivez à éviter les situations
dangereuses qui peuvent entraîner la mort.»
L'équipe de McGill a aussi relevé que parmi toutes les espèces
d'oiseaux introduites dans un autre coin du monde éloigné de
leur milieu d'origine -- comme les moineaux domestiques, les étourneaux
et les pigeons d'Europe l'ont été en Amérique --, celles qui
avaient les plus gros cerveaux et qui étaient les plus
innovatrices dans leur pays d'origine survivaient beaucoup mieux
à leur déportation que les espèces peu innovatrices et possédant
un petit cerveau. «On a tenté d'introduire des faisans dans
divers pays, mais le projet n'a réussi qu'une fois sur douze,
tandis que les introductions de moineaux domestiques se sont
soldées par un succès 33 fois sur 39. Or le moineau domestique
est aussi l'espèce la plus innovatrice parmi la gent ailée»,
a précisé le chercheur.
Parmi les mammifères, le raton laveur et le vison ont colonisé
avec succès de nouveaux pays, contrairement au chinchilla, au
hamster et à la moufette, laquelle n'a jamais réussi à
survivre aux sept introductions qui ont été tentées. «Chez
les mammifères aussi, la taille du cerveau permet de prédire
le succès de colonisation», a relevé le conférencier.
Omnivore et omniscient
Les chercheurs ont également pu montrer que chez les oiseaux,
les primates, les baleines, les dauphins et les insectes, le
fait d'avoir un régime alimentaire très varié -- le fait d'être
omnivore -- est généralement associé à un plus gros cerveau
et à un taux d'innovation plus élevé. «Et souvent, quand on
a un régime alimentaire plus diversifié, on vit en groupe, a
ajouté M. Lefebvre. Jusqu'à un certain point, la vie sociale
va aussi de pair avec le fait d'avoir un plus gros cerveau, car
pour vivre dans un grand groupe, il est nécessaire d'avoir un
plus grand cerveau capable de mémoriser les individus du groupe
et de gérer les relations avec ces individus.»
Les coquerelles, les scarabées japonais de nos jardins, les
abeilles et les termites sont beaucoup plus innovateurs et généralistes
dans leur diète que les coccinelles ou les bousiers, qui ont un
style de vie très spécialisé, a souligné le biologiste. «Dans
le cerveau des insectes plus généralistes, le corps pédonculaire
est beaucoup plus plissé, comme notre cortex, que chez les
insectes spécialisés et conservateurs. À l'intérieur des
différents groupes d'animaux, le régime omnivore semble être
le facteur le plus fréquemment associé à un cerveau plus développé.»
Mais finalement, peut-on tirer de ces observations des
conclusions qui nous renseigneraient sur l'intelligence humaine?
Louis Lefebvre a d'abord insisté sur le fait que contrairement
à ce qui a été observé entre les espèces, il n'existe
aucune preuve d'une association entre l'intelligence et la
taille du cerveau à l'intérieur d'une même espèce. «Personne
n'a réussi à montrer qu'à l'intérieur de l'espèce des
chimpanzés, il y aurait des populations plus ou moins
intelligentes. On ne peut donc pas affirmer qu'il y aurait des
groupes parmi les humains qui seraient plus intelligents que
d'autres.»
À l'heure actuelle, la recherche se concentre sur deux gènes,
dont il existe plusieurs variantes chez les humains et dont la
forme anormale cause la microcéphalie. Plusieurs études
portant sur ces gènes qu'on soupçonne d'avoir été impliqués
dans l'accroissement de la taille du cerveau chez l'humain ont
tenté de vérifier si les variations dans la forme de ces deux
gènes étaient liées à la taille du cerveau et à la
performance à des tests de QI. Toutes ont fait chou blanc.
Aucun lien entre la taille du cerveau et l'intelligence n'a
encore été établi.
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